Patrimoine roman Charente-Maritime

patrimoine roman Charente-Maritime

Patrimoine roman Charente-Maritime : l'anonymat de ceux qui ont tout sculpté

Le 28 juillet 1840, Prosper Mérimée écrit une lettre à son ami Louis Vitet. L'homme inspecte les monuments historiques de France depuis sept ans, il en a vu des dizaines, et il s'en lasse un peu, il l'avoue lui-même. Mais ce jour-là, devant la façade de l'église de Surgères, il change de ton. Il confie avoir trouvé de quoi s'extasier, malgré son habitude. Près de huit siècles séparent cette lettre de la construction de l'édifice. Et pourtant, personne, ni Mérimée ni les générations qui ont suivi, n'a jamais su nommer la main qui a sculpté cette façade.

C'est tout le paradoxe du roman saintongeais : des chefs-d'œuvre signés par personne, taillés avec une poignée d'outils, par des hommes dont on ne connaît ni le nom ni le visage. En Charente-Maritime, le département qui compte le plus d'églises romanes de France, trois édifices résument à eux seuls ce mystère : Surgères, Dampierre-sur-Boutonne et Aulnay. Tous trois sont liés par une même famille féodale. Tous trois ont été façonnés par des artisans dont l'identité s'est perdue en chemin.

Surgères, une église qui vivait dans son château

L'église Notre-Dame de Surgères n'est pas à côté du château, elle est dedans. Construite à la toute fin du XIe siècle à l'initiative d'Hugues Maingot, seigneur du lieu, et de son épouse Pétronille de Dampierre, elle s'élève à l'intérieur même de l'enceinte fortifiée. Les Abbés de la Trinité de Vendôme, à qui le couple confie le chantier, livrent une façade de 23 mètres de long, portée par deux faisceaux de colonnes massifs.

Sur cette façade, il faut lever les yeux longtemps pour tout voir. Les frises comptent 116 personnages sculptés : atlantes, acrobates, musiciens, lions, griffons, éléphants, scènes de travaux des champs. Le clocher octogonal, lui, ressemble à un jeu de tuyaux d'orgue géants. La guerre de Cent Ans abîme le clocher et la nef, les guerres de Religion incendient l'édifice en 1570, la Révolution profane le caveau des seigneurs sous la crypte. Malgré tout cela, la façade tient debout, intacte dans ses grandes lignes depuis le XIIe siècle.

Sur la façade, deux cavaliers sculptés encadrent la baie centrale. Les historiens hésitent encore sur leur identité : le Christ triomphant et l'empereur Constantin, ou bien les deux fondateurs de l'église, Hugues Maingot et l'abbé Geoffroy de Vendôme. Huit siècles plus tard, on continue de se demander qui ils représentent vraiment.

Le patrimoine roman Charente-Maritime, un seul lignage pour trois églises

Si Hugues Maingot a pu financer l'église de Surgères, c'est en partie grâce à un mariage conclu une génération plus tôt. En 1027, Pétronille de Dampierre apporte en dot à la famille Maingot la seigneurie de Dampierre-sur-Boutonne, à une trentaine de kilomètres de là. Sur cette terre s'élève une autre église romane, plus modeste, qu'on surnomme aujourd'hui la petite sœur de celle d'Aulnay. Bâtie sur un éperon qui domine la vallée de la Boutonne, elle offre l'un des plus beaux points de vue de la région, et se visite idéalement au coucher du soleil, quand la pierre prend des reflets dorés.

Un seul lignage relie donc ces trois monuments : Surgères, Dampierre, et par ricochet, Aulnay, à huit kilomètres à peine de Dampierre. Trois chantiers, trois générations, une même région où les seigneurs locaux rivalisaient d'ambition pour bâtir la plus belle maison de Dieu.

Aulnay, bâtie sur les ruines d'un temple païen

L'église Saint-Pierre d'Aulnay est souvent citée comme le sommet de l'art roman saintongeais. Construite entre 1120 et 1140 à la demande des chanoines de Poitiers, elle s'élève sur un terrain occupé bien avant elle par un temple gallo-romain, lui-même bâti près d'un camp militaire romain. Des fouilles menées depuis 2001 ont mis au jour les vestiges de ce temple, juste au sud de l'église actuelle. Inscrite au patrimoine mondial de l'UNESCO en 1998 au titre des chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle, elle est l'un des trois seuls sites du département à porter ce label.

Le décor sculpté y est si dense qu'il faut plusieurs visites pour en faire le tour. Plus de trente chapiteaux rythment la nef, sans compter les portails, où s'entremêlent vieillards de l'Apocalypse, centaures, sirènes et un âne musicien. Pour en savoir plus sur l'histoire et la sculpture de cet édifice, la notice détaillée sur Wikipédia recense l'ensemble du décor sculpté, scène par scène.

Reconnaître une main sans connaître un nom

Des mains sans nom, mais pas sans visage

Aucun de ces sculpteurs n'a signé son travail. Pas une initiale, pas un autoportrait dissimulé dans un coin de chapiteau. À l'époque, le sculpteur n'est pas un artiste qu'on célèbre, c'est un artisan parmi d'autres sur un chantier. Même quand on connaît le commanditaire d'une église, comme l'évêque Girard II à Angoulême, qui était allé admirer le travail des sculpteurs toulousains avant d'en faire venir certains chez lui, le nom de ces sculpteurs eux-mêmes n'a pas traversé les siècles. On garde le nom de celui qui paie. Jamais celui qui taille.

Pourtant, les historiens de l'art ne sont pas totalement démunis. À Aulnay, l'étude minutieuse du style permet de distinguer au moins deux équipes différentes : une première, qui emprunte ses formes à des chantiers voisins déjà achevés, comme la basilique Saint-Eutrope de Saintes ou Saint-Hilaire de Melle, et une seconde, chargée des chapiteaux de la nef, reconnaissable à son traitement plus libre des visages et des corps. On ne connaît pas leurs noms, mais on reconnaît leur patte, un peu comme on reconnaîtrait l'écriture de quelqu'un sans savoir qui il est.

La signature qu'on ne sait pas lire

Il existe pourtant une forme de signature, mais codée. On l'appelle la marque de tâcheron : un petit signe géométrique, parfois une lettre, que chaque tailleur de pierre gravait discrètement sur les blocs qu'il avait façonnés. Cette marque n'avait rien d'artistique, elle servait à calculer le salaire : les ouvriers étaient payés à la pièce, et il fallait bien prouver combien de pierres on avait taillées dans la semaine. Certains allaient jusqu'à graver leur marque sur le manche de leurs propres outils.

Résultat : on peut aujourd'hui repérer, pierre après pierre, le travail d'un même homme sur une façade entière. On sait combien de temps il a passé sur tel pan de mur, parfois même sur quels autres chantiers sa marque réapparaît, à des kilomètres de là. On a son geste, sa cadence, sa zone de travail précise au mètre près. Il ne manque qu'une chose : son nom.

Une boîte à outils qui tenait dans un sac

Ce qui frappe le plus, en regardant la finesse de ces sculptures, c'est l'extrême simplicité de l'outillage qui a permis de les réaliser. Pas de machine, pas d'électricité, pas même de gabarits industriels. Juste :

  • Le maillet, pour frapper sans abîmer la prise en main
  • Plusieurs ciseaux, dont le ciseau à grain d'orge, pour les détails les plus fins
  • La gradine, un ciseau à dents pour dégrossir la matière
  • Un compas et une équerre, pour garder des proportions justes
  • Un gabarit en bois, pour répéter un motif à l'identique sur toute une frise

Un détail aide à comprendre comment un outillage si modeste a pu produire un tel résultat : la pierre calcaire locale, plutôt tendre à l'extraction, se travaille bien plus facilement que le granit ou le grès dur. C'est elle qui a rendu possible cette débauche de détails, ces visages expressifs en quelques traits de ciseau, ces drapés qui suivent le mouvement des corps. Sur le portail sud d'Aulnay, la scène du martyre de saint Pierre va jusqu'à représenter les outils des bourreaux eux-mêmes, marteau et clou, sculptés avec un soin presque documentaire. Comme si l'artisan, sans le vouloir, avait fini par se mettre lui-même dans la pierre.

Faire le tour depuis le gîte

L'avantage de loger du côté de Surgères, c'est que ces trois étapes se relient en une seule journée tranquille, sans urgence. Commencez par l'église de Surgères, à deux pas, pour vous habituer à lire une façade romane. Poussez ensuite vers Dampierre-sur-Boutonne : profitez-en pour faire un détour par l'asinerie du Poitou, juste à côté, avant de terminer la visite de l'église en fin d'après-midi, quand la lumière rase la pierre.

Finissez à Aulnay, pour le grand frisson, en gardant à l'esprit que vous marchez sur les mêmes pierres que les pèlerins de Compostelle il y a neuf siècles. Pour préparer d'autres balades dans la région à un rythme similaire, notre guide du slow tourisme en Charente-Maritime propose d'autres idées dans le même esprit, et nos balades à vélo au départ des gîtes permettent de relier certains de ces villages sans prendre la voiture.

L'office de tourisme de Surgères propose une visite guidée audio de l'église Notre-Dame, ouverte tous les jours de 8h à 19h. Pour Aulnay, mieux vaut prévoir une heure complète sur place : la richesse du décor se mérite, elle ne se découvre pas en cinq minutes.

Un livre de pierre sans auteur connu

Ces hommes ont passé des années de leur vie sur des échafaudages de bois, à frapper la pierre sans relâche, sans jamais imaginer qu'on viendrait, neuf cents ans plus tard, photographier leur travail sous tous les angles. Ils n'ont laissé ni testament ni portrait. Juste des marques discrètes sur la pierre, et des visages sculptés qui, eux, continuent de regarder les visiteurs droit dans les yeux. C'est peut-être ça, la vraie réussite du patrimoine roman Charente-Maritime : avoir rendu ses bâtisseurs immortels, sans jamais révéler qui ils étaient.

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