Gaspard a 9 ans. Mais dans sa tête, il en a 250. Petit-fils de marin charentais, il grandit avec les récits de son grand-père Marcel — celui-là même qui, dans sa jeunesse, avait navigué sur la Charente et gardait dans son salon une vieille carte des routes atlantiques du XVIIIe siècle. Le jour où Gaspard a découvert L'Hermione pour la première fois, debout sur le pont, les yeux écarquillés devant les trois mâts qui touchaient presque le ciel, il a juste dit : « Papi, c'est ça que tu voulais dire. » Marcel a hoché la tête. Il n'a pas ajouté un mot. Certaines choses se comprennent mieux en silence.
Il y a des monuments qu'on visite. Et il y a des monuments qui vous visitent, qui s'installent dans la mémoire et ne repartent plus. L'Hermione est de ceux-là. Une frégate construite en onze mois pour une guerre à l'autre bout de l'Atlantique. Un navire qui a changé le cours de l'histoire américaine. Une épave oubliée pendant deux siècles. Une renaissance de dix-sept ans à mains nues. Et aujourd'hui, un combat pour la survie aussi haletant que ses combats d'autrefois. Voilà une histoire qui mériterait un roman — sauf qu'elle est vraie.
1778 : la France entre en guerre par procuration
Fin 1778. De l'autre côté de l'Atlantique, treize colonies britanniques sont en révolte depuis deux ans. Le 4 juillet 1776, elles ont déclaré leur indépendance. La France de Louis XVI observe avec intérêt. L'ennemi de mon ennemi est mon ami — et l'ennemi, c'est l'Angleterre, comme toujours.
La France entre officiellement dans la guerre en 1778. Les arsenaux du royaume — Brest, Toulon, Rochefort — tournent à plein régime. À Rochefort seul, treize frégates sont lancées entre 1777 et 1780. L'urgence est totale, les délais impossibles. C'est dans ce contexte d'effervescence guerrière que naît L'Hermione.
⚓ Pourquoi ce nom : Hermione ?
Dans la mythologie grecque, Hermione est la fille d'Hélène de Troie et de Ménélas — autrement dit, la fille de la femme la plus belle du monde. La marine française du XVIIIe siècle aimait ces noms mythologiques qui sonnaient fort. Plusieurs frégates ont porté ce nom dans l'histoire navale française. Celle de 1779 est la plus célèbre — et de loin.
Décembre 1778 – avril 1779 : un navire en onze mois
Le ministre de la Marine De Sartine donne son feu vert en novembre 1778. L'ingénieur naval Henri Chevillard dit Chevillard Aîné reçoit la commande. Il s'appuie sur les plans de deux frégates déjà construites, la Courageuse et la Concorde. Le chantier démarre en décembre 1778 sur la rive droite de la Charente, au cœur de l'arsenal.
Ce qui va suivre tient du prodige industriel. Des centaines d'ouvriers se relaient — charpentiers, forgerons, perceurs, cloueurs, calfats. Et aussi, moins glorieux à mentionner mais historiquement exact : des bagnards, forçats de l'arsenal affectés aux travaux les plus pénibles. Au total, plus de 35 000 journées de travail en quelques mois à peine.
🪵 Les chiffres qui donnent le vertige
Longueur de coque : 44,20 mètres — 65 mètres hors tout
Poids une fois terminée : 1 100 tonnes
Armement : 26 canons de 12 livres + 8 canons de 6 livres, soit 34 canons au total
Voilure : 2 200 m² de toile — autant que deux terrains de tennis côte à côte
Équipage : 292 hommes en 1779, jusqu'à 316 lors de la traversée pour l'Amérique
Six ancres, dont la principale pesait 1 700 kg — et une ancre de réserve, dite « ancre de miséricorde », gardée en cale pour les situations désespérées. Poétique.
L'Hermione est mise à flot le 28 avril 1779 — moins de cinq mois après le début du chantier. Mâtée le 30 avril. Armée entre le 1er et le 11 mai. À la vitesse où ce navire a été construit, on comprend mieux pourquoi les cordages fournis par la Corderie Royale de Rochefort, toute proche, étaient si essentiels : sans des dizaines de kilomètres de chanvre solide, pas de gréement, pas de voiles, pas de navire.
Mai – novembre 1779 : les dents poussent vite
À peine sortie de l'arsenal, L'Hermione est confiée à un tout jeune commandant : Louis-René Levassor de Latouche, 28 ans, fraîchement promu lieutenant de vaisseau. Un homme pressé, ambitieux, qui deviendra plus tard vice-amiral et commandant en chef de la marine de Napoléon. Pour l'heure, il a une frégate neuve sous les pieds et une guerre à portée de voile.
Les essais dans le golfe de Gascogne tournent vite à la chasse. Dès le 29 mai, L'Hermione capture le Defiance, corsaire anglais de 18 canons. Le lendemain, le Lady's Resolution of London — un autre corsaire, 119 hommes à bord — tombe dans ses filets. En quelques mois, six navires anglais sont capturés. Le commandant Latouche note que la frégate est « d'une vivacité extraordinaire » à la manœuvre.
🎯 L'anecdote de l'échouage
Lors de sa sortie de la Charente en juin 1779, L'Hermione s'échoue brièvement sur le banc de la Moulière, juste à l'entrée du fleuve. Un accroc peu glorieux pour un navire neuf. Les avaries sont réparées à Port-des-Barques, le mouillage habituel devant l'estuaire. Gaspard, quand il apprend ça, pouffe de rire : « Elle était encore stagiaire ! »
En novembre 1779, de retour à Rochefort, la frégate reçoit une cure de jouvence : 1 100 feuilles de cuivre sont fixées sur toute la surface immergée de la coque. Le cuivre protège le bois des organismes marins et augmente la vitesse — une innovation encore récente dans la marine française. L'Hermione est prête pour sa mission la plus importante.
Mars 1780 : La Fayette embarque. L'histoire aussi.
Le 10 mars 1780, à Port-des-Barques, un homme monte à bord de L'Hermione. Il a 22 ans, il est marquis, il a déjà combattu en Amérique, il a été blessé à la bataille de Brandywine, et il est l'ami personnel de George Washington. Il s'appelle Gilbert du Motier, marquis de La Fayette. Il embarque avec deux officiers, un secrétaire et six domestiques. Sa mission : traverser l'Atlantique en secret pour porter à Washington un message de soutien de la France — des hommes, des armes, une flotte.
La traversée en chiffres
Départ : Port-des-Barques, Charente-Maritime, 20 mars 1780
Arrivée : Boston, Massachusetts, 28 avril 1780
Durée : 38 jours de traversée atlantique
Équipage : 316 hommes
Résultat : Washington reçoit le soutien promis. La France envoie 6 000 soldats supplémentaires. La victoire de Yorktown (1781) — et l'indépendance américaine — s'en suit.
Ce que La Fayette apporte à Washington, c'est bien plus qu'un message : c'est la certitude que la France est engagée à fond dans ce combat. L'année suivante, la capitulation de Cornwallis à Yorktown met fin à la guerre. Les États-Unis d'Amérique existent. L'Hermione n'est pas pour rien dans cette histoire.
Gaspard, à qui on a expliqué tout ça, a réfléchi un long moment avant de demander : « Alors sans L'Hermione, il n'y aurait peut-être pas d'Amérique ? » Son grand-père Marcel a répondu : « Disons que ça aurait pris plus longtemps. » Ce qui est, en termes diplomatiques, une façon de dire oui.
1780–1793 : une vie de frégate, entre gloire et oubli
Après son retour d'Amérique en 1782, L'Hermione reprend du service dans les eaux françaises et atlantiques. Elle participe à des missions de surveillance, d'escorte de convois, de patrouille. Des tâches moins glorieuses que la traversée héroïque de 1780, mais essentielles pour une marine en guerre.
Puis arrive la Révolution. En 1793, L'Hermione est engagée dans l'estuaire de la Loire pour appuyer les troupes républicaines contre les insurgés vendéens — un rôle très différent de son épopée américaine. Le 20 septembre 1793, alors qu'elle sort de l'estuaire, la frégate heurte un rocher au large du Croisic. En quelques heures, elle coule. 14 ans de service, deux guerres, un océan traversé — et c'est une mauvaise manœuvre en eaux côtières qui l'emporte.
🌊 L'épave retrouvée deux siècles plus tard
En 1984, un passionné d'archéologie sous-marine, Michel Vasquez, plonge au large du Croisic et tombe sur une épave disloquée couverte d'algues. Après des recherches dans les archives de la Marine nationale, le doute n'est plus permis : c'est L'Hermione. En 2005, des fouilles archéologiques permettent de remonter plusieurs objets — dont le gouvernail et une ancre de 4 mètres de long, aujourd'hui exposée au château des Ducs de Bretagne à Nantes.
1992–2014 : reconstruire l'impossible à mains d'artisans
Au début des années 1980, un groupe de passionnés d'histoire maritime à Rochefort se pose une question folle : et si on reconstruisait L'Hermione ? Pas une maquette. Pas une reconstitution en carton-pâte. Le navire. En vrai. À l'identique. Dans l'arsenal même où il a été construit deux siècles plus tôt.
En 1992, l'association Hermione-La Fayette est officiellement créée. Son président fondateur n'est autre qu'Erik Orsenna, académicien français et romancier — qui préside aussi depuis 1991 la Corderie Royale. Un homme de lettres à la tête d'un chantier naval : voilà qui donne le ton.
Les étapes de la renaissance :
💡 Le détail que personne ne remarque
Pour reconstituer les plans de la frégate, les architectes navals ont dû partir de traces retrouvées à Greenwich, au musée maritime de Londres. Ironie de l'histoire : c'est l'ennemi d'hier qui avait conservé les documents nécessaires à la renaissance du navire. Les Anglais avaient soigneusement archivé tout ce qui concernait les frégates françaises qu'ils craignaient. Merci à eux.
2015 : la traversée qui a fait pleurer deux continents
Le 18 avril 2015, 235 ans après que La Fayette embarqua pour l'Amérique depuis ce même estuaire de la Charente, L'Hermione appareille à son tour. Cap à l'ouest. Cap sur l'histoire.
Le voyage dure quatre mois. La frégate touche Yorktown, Boston, New York, Philadelphia, Castine… Partout, des foules massives. Des drapeaux français et américains mêlés. Des discours d'élus. Des larmes, aussi. Près de 5 millions de visiteurs monteront à bord de L'Hermione au total, entre 2015 et ses dernières navigations.
« Un équipage de jeunes gabiers volontaires, formés à Rochefort, manœuvrait chaque cordage comme leurs ancêtres l'avaient fait 235 ans plus tôt. Chaque nœud était une leçon d'histoire. »
En 2018 et 2019, L'Hermione reprend la mer — Bretagne, Méditerranée, Normandie. En 2019, elle participe aux commémorations du 75e anniversaire du Débarquement. Un navire du XVIIIe siècle saluant les plages de la Seconde Guerre mondiale : l'image avait quelque chose de vertigineux.
2021–2026 : la frégate de la liberté menacée par des champignons
En septembre 2021, L'Hermione arrive en cale sèche à Anglet, port de Bayonne. Les experts découvrent ce qu'ils redoutaient : la coque est attaquée par deux champignons xylophages — le polypore et la lenzite. Ces micro-organismes dévorent le bois de l'intérieur, silencieusement, méthodiquement. La structure interne est sérieusement compromise.
Le verdict est sans appel : chantier de restauration complet. Coût estimé : 10 millions d'euros. L'association lance des appels aux dons, un manifeste signé par plus de 4 000 citoyens et personnalités, des campagnes de communication. Plus de 500 000 euros sont récoltés. Mais le compte n'y est pas.
⚠️ Septembre 2025 : le redressement judiciaire
Le 18 septembre 2025, le tribunal judiciaire de La Rochelle place l'association Hermione-La Fayette en redressement judiciaire. Il manque encore 4,5 millions d'euros pour achever les réparations. Les travaux sont à l'arrêt. Le navire est toujours en cale sèche à Bayonne.
En avril 2026, le tribunal de La Rochelle accorde un nouveau délai à l'association — signe que le projet reste viable, mais que le temps est compté. Des repreneurs potentiels se sont manifestés, dont deux frères bretons, Kenan et Tugdual Jaouen, qui ont présenté une offre de rachat. L'histoire n'est pas finie.
Gaspard, qui a appris la nouvelle sur le téléphone de son père, a eu cette réaction qu'on n'oublie pas : « Mais on peut pas laisser mourir L'Hermione une deuxième fois ! » Non, Gaspard. On ne peut pas. Et visiblement, beaucoup de monde est du même avis.
Pour suivre l'actualité du sauvetage et soutenir l'association si vous le souhaitez, rendez-vous sur le site officiel de la frégate L'Hermione.
Visiter l'arsenal de Rochefort aujourd'hui
Si L'Hermione elle-même est actuellement en restauration à Bayonne, son berceau — l'arsenal de Rochefort — reste entièrement visitable et regorge de trésors. C'est même l'un des sites patrimoniaux les plus riches de toute la façade atlantique française.
🗺️ L'arsenal de Rochefort : ce qu'on peut voir
Le site de L'Hermione
La double forme de radoub Louis XV, où L'Hermione a été reconstruite de 1997 à 2014, reste ouverte à la visite. On peut y voir la forme vide, les équipements du chantier, des expositions sur la construction. Une salle de traçage monumentale, des maquettes, des outils d'époque. Le récit de l'aventure est raconté sur place avec passion.
La Corderie Royale
À deux pas, les 374 mètres de la Corderie Royale et son Centre International de la Mer. C'est ici qu'était fabriqué le chanvre qui gréait L'Hermione. Le lien entre les deux sites est concret et pédagogique.
À ne pas manquer dans le secteur
— Musée national de la Marine de Rochefort
— École de médecine navale (l'une des plus anciennes au monde)
— Maison de Pierre Loti
— Jardins des Retours (autour de la Corderie)
Accès et contact
Adresse : Avenue du Président Wilson, 17300 Rochefort
Téléphone : 05 46 87 01 90
Site officiel : fregate-hermione.com
Tarifs : consulter le site pour les tarifs en cours — les horaires varient selon saison. Prévoir une demi-journée minimum pour le site de l'arsenal dans son ensemble.
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Voir les disponibilités →En résumé : une frégate qui n'a jamais fini de naviguer
L'Hermione est l'une de ces histoires qui refusent de se terminer. Construite en onze mois pour changer le cours d'une guerre. Coulée par une mauvaise manœuvre après 14 ans de service. Oubliée deux siècles sous l'eau. Ressuscitée par des artisans passionnés. Traversant à nouveau l'Atlantique 235 ans après. Menacée aujourd'hui par des champignons et des problèmes de trésorerie. Et toujours là, toujours debout — ou presque — grâce à des milliers de gens qui estiment que certaines histoires méritent de continuer.
Gaspard, en rentrant de sa première visite à l'arsenal, a demandé à son grand-père Marcel si L'Hermione allait s'en sortir. Marcel a mis un moment avant de répondre : « Elle s'en est toujours sortie. »
On va faire confiance à Marcel.
Cet article a été rédigé par l'équipe de Cœur de Charente-Maritime, gîtes à Saint-Pierre-la-Noue. Pour découvrir d'autres facettes du territoire, consultez notre guide sur la véritable Charente-Maritime ou nos idées pour visiter la région par tous les temps.
